L'implicature conversationnelle

Objectifs

La sémantique décrit comment les mots, les expressions, et les phrases sont associés à des sens dans une langue. Mais on ne s'appuie pas que sur sa compréhension de la langue parlée pour exprimer et interpréter le sens des énoncés. On s'appuie aussi sur sa compréhension du monde, sur les relations entre les interlocuteurs, sur le contexte du discours, et sur des principes logiques pour dire ce que nous voulons et comprendre ce que veulent dire les autres. Ces aspects du sens linguistique font partie de la pragmatique.

Un principe fondamental de la pragmatique est l'idée qu'en interprétant un énoncé, nous regardons derrière ce qui est dit explicitement pour déduire plus de sens. Ces sens qui ne sont pas exprimés explicitement, mais qui sont voulus et déduits par les interlocuteurs, s'appellent des implicatures.

La pertinence

La communication est rendue possible parce que nous supposons que nos interlocuteurs parlent d'une manière aussi pertinente que possible (Sperber & Wilson 1986). Cela veut dire que quand quelqu'un vous regarde et dit des mots, vous supposez automatiquement que (a) il veut communiquer quelque chose avec vous, (b) il croit que son message vous intéresse, et (c) il va le communiquer de la meilleure manière qu'il peut.

Imaginez que quelqu'un s'approche de vous sur votre campus universitaire et vous dit le suivant :

Il se peut que cette personne soit folle et qu'elle dit n'importe quoi. Mais si vous supposiez que tout le monde qui vous parlait était fou, vous n'auriez jamais de communication réussie. Alors typiquement, vous allez supposer que cette personne dit ceci (a) pour vous communiquer un message (b) qui vous concerne. Bien entendu, le sens littéral de cette phrase ne vous concerne pas : il n'est pas intéressant de savoir qu'un étranger cherche un bâtiment. Vous chercherez donc à déduire un autre sens raisonnable qui serait exprimé de cette manière. Le message pourrait vous concerner si l'étranger croit que vous connaissez le campus et où se trouvent ses bâtiments. Vous allez supposer (c) que cet étranger a partagé exactement le niveau de détail nécessaire : il n'a pas dit « Je cherche le campus » (il sait donc qu'il y est déjà), et il n'a pas dit non plus « Je cherche la salle numéro 34 » (il peut donc se débrouiller une fois qu'il trouve le bâtiment). Vous pourriez déduire alors que l'étranger vous demande de lui dire où se trouve le bâtiment des sciences physiques.

La supposition de la pertinence sert comme motivation pour déchiffrer le sens des énoncés et pour déduire des messages qui ne sont pas exprimés explicitement, si nécessaire.

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L'explicature

Continuons avec notre exemple : « Je cherche le bâtiment des sciences physiques. »

La sémantique considère seulement les mots de l'énoncé, non pas son contexte. Sémantiquement donc, le sens de cette phrase est incomplète. Il faut compléter le sens de la phrase par la pragmatique. Les suppositions engendrées par ce processus sont des explicatures, les sens communiqués explicitement par l'énoncé en contexte.

Les explicatures procèdent de la supposition de la pertinence. Prenons le mot je dans notre exemple. C'est possible de dire le mot je sans faire référence à soi-même. Par exemple, peut-être que le locuteur cite quelqu'un d'autre ou est en train de réciter à haute voix un roman qui contient cette phrase. Mais dans le contexte d'un étranger qui interpelle quelqu'un sur un campus, ces suppositions ne seraient pas les plus pertinentes. La supposition la plus pertinente ici est que je désigne le locuteur.

De même pour le bâtiment des sciences physiques. C'est possible que cette expression désigne un bâtiment sur un autre campus, ou un bâtiment imaginaire sur la Lune. Mais dans ce contexte, la supposition la plus pertinente est qu'elle désigne le bâtiment des sciences physiques sur le campus où a lieu cette conversation.

L'explicature de l'énoncé « Je cherche le bâtiment des sciences physiques » est donc que le locuteur cherche le bâtiment des sciences physiques qui se trouve sur le campus où les interlocuteurs sont.

Considérons brièvement un exemple où l'explicature diffère plus radicalement du sens sémantique de l'énoncé. Notre énoncé est le suivant :

Sans contexte, on dirait peut-être que l'explicature de cette phrase est que le locuteur demande à son interlocuteur de lui dessiner un mouton. Mais imaginez que vous entendez cet énoncé dans un cours de littérature française où le prof lit un passage de Le Petit Prince par Antoine de Saint Exupéry. Avec ce contexte, il faut arriver à des explicatures différentes :

Voyez-vous combien le contexte peut changer les explicatures ? Un robot qui ne comprenait pas la pragmatique ne pourrait pas comprendre qu'en disant « Dessine-moi un mouton », le prof ne demande pas à ses étudiants de lui dessiner un mouton. Écouter un énoncé et arriver aux explicatures correctes est une fonction complexe de la capacité linguistique et logique de l'humain.

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L'implicature

La compréhension que nous recevons d'un énoncé va plus loin que les explicatures. En partant du principe de la pertinence, nous pouvons arriver à plusieurs suppositions qui ne sont pas communiquées explicitement par l'énoncé, mais implicitement et indirectement. Grice (1975) a identifié quatre maximes qui décrivent ce que nous supposons quand nous supposons que notre interlocuteur est pertinent dans sa communication :

  1. La maxime de quantité — Nous supposons que les locuteurs fourniront autant d'informations que nécessaire, et pas plus.
  2. La maxime de qualité — Nous supposons que les locuteurs diront la vérité telle qu'ils la comprennent selon les preuves qu'ils ont.
  3. La maxime de relation — Nous supposons que les locuteurs diront des choses reliées au sujet de la conversation.
  4. La maxime de manière — Nous supposons que les locuteurs essayeront de communiquer d'une manière claire et ordonnée. 

Nous supposons que tout le monde comprend ces maximes. Lorsque quelqu'un semble en transgresser une (par exemple, il donne très peu de détails, ou il dit quelque chose de faux, ou il murmure), nous supposons donc qu'il y a une raison pour cette action, que ce n'est pas fait par hasard. À partir de cette supposition, nous pouvons déduire plus d'information qui n'est pas communiquée explicitement dans les mots, des implicatures.

Considérons une série d'exemples. D'abord, imaginez qu'un nouvel ami vous dit le suivant :

On va d'abord déchiffrer les explicatures de cet énoncé - Je désigne le locuteur dans ce cas, aller au cinéma veut dire en fait regarder un film au cinéma (pas simplement y aller), etc.

Mais l'enoncé semble transgresser la maxime de quantité. Si tout ce que le locuteur voulait communiquer était qu'il allait regarder un film au cinéma, il ne serait pas nécessaire de dire qu'il a une place libre. C'est trop d'information. Vous allez supposer qu'il avait une raison de fournir ce détail, et vous pourrez donc arriver à l'implicature suivante :

Ensuite, imaginez que votre amie vous voit en pyjama et dit le suivant :

L'explicature de cet énoncé serait que votre amie a dit que votre tenue est très chic. Mais est-ce qu'elle veut communiquer qu'elle le croit vraiment ? Cet énoncé semble transgresser la maxime de qualité, parce que vous savez que votre pyjama n'est pas chic (et vous savez que votre amie le sait aussi). Vous allez supposer qu'elle avait une raison de dire une chose fausse, et vous pourrez arriver à l'implicature qu'elle vous taquine.

Imaginez que vous demandez à votre colocataure s'il peut faire la vaisselle, et il dit le suivant :

L'explicature est qu'il a énormément de devoirs ce soir, mais ce n'est pas une réponse directe à la demande. L'énoncé semble transgresser la maxime de relation. Vous pourrez déduire qu'il y a un lien entre la demande et sa réponse : il ne fera pas la vaisselle parce qu'il a trop de devoirs.

Enfin, imaginez que quelqu'un murmure une critique d'une autre personne à l'autre côté de la salle. Vous allez déduire par implicature que c'est un secret et il ne veut pas que l'autre personne l'entende, parce que sinon chuchoter serait une transgression de la maxime de manière.

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Mettre en pratique

Le 16 mars 2023, l'éxecutif français a fait adopter une réforme impopulaire des retraites. En réponse, les tweets suivants ont été postés, rassemblés sous le hashtag #ironie.

Bravo le @gouvernementFR vous faites preuve d'un courage incroyable..... #ironie

J'adore ce gouvernement qui aide les français 🥰 #ironie

Tiens, le gouvernement a mis en place une réforme des retraites de force qui devrait être plus juste. À partir de maintenant, nous allons gagner plus d'argent en travaillant plus longtemps ! #ReformeDesRetraites #France #article49_3 #Greve16mars #Revolution #Ironie

Utilisez les concepts de ce chapitre pour répondre aux questions suivantes :

  • À part la présence du hashtag, qu'est-ce qui permet de comprendre que ces tweets sont ironiques ? Si quelqu'un voulait communiquer une approbation sincère de l'action du gouvernement, comment est-ce que son tweet serait différent ?
  • Qu'est-ce que ces expressions ironiques communiquent qu'une condamnation direct (par exemple : @gouvernementFR vous faites preuve d'une lacheté épouvantable) ne communiquerait pas ? Pourquoi utiliser l'ironie au lieu d'une expression plus claire et simple ?
  • Comment peut-on définir l'ironie selon les concepts de l'explicature et l'implicature ?

(Inspiré par : Karoui, Jihen, Farah Benamara, Véronique Moriceau, Nathalie Aussenac-Gilles & Lamia Hadrich Belguith. 2015. Towards a Contextual Pragmatic Model to Detect Irony in Tweets. In, vol. 2: Short Papers, 644. ACL: Association for Computational Linguistics. https://doi.org/10.3115/v1/P15-2106.)

Sources

  • Grice, H. Paul. 1975. Logic and Conversation. In P. Cole & J. Morgan (eds.), Syntax and Semantics, Vol 3, 41–58. New York: Academic Press.
  • Sperber, Dan & Dierdre Wilson. 1986. Relevance: Communication and Cognition. Oxford: Blackwell.

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